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Story

La crise en Haïti affecte les gens, les communautés, le peuple haïtien. Dans le premier article de cette série, le supérieur des jésuites d’Haïti expliquait comment la crise se répercutait aussi sur ses confrères et les oeuvres ignatiennes. Ici, le père Ambroise Gabriel, SJ, coordonnateur du secteur social en Haïti, détaille comment la situation l’affecte personnellement, son point de vue sur la situation, et suggère des moyens pour que la famille ignatienne continue à apporter son soutien.

Comment le chaos haïtien vous affecte-t-il personnellement ?

Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne me trouve en grande difficulté à répondre à cette question. Je voudrais bien savoir comment les psychologues appelleraient cette situation spéciale dans laquelle je suis maintenant. J’arrive à croire que quand quelque chose t’enveloppe, il ne t’affecte plus, cela devient dangereusement ta seconde nature. Au moment où j’écris ces mots, j’ai un ami aux mains des ravisseurs en train d’être torturé et on vient d’annoncer un enlèvement collectif, constitué par les passagers d’un autobus venant de la République dominicaine. La vidéo que ces criminels ont fait circuler de mon ami s’inspirerait des films d’horreur. Pourtant, elle ne m’a pas choqué outre mesure. Je me suis surpris à n’y voir qu’une stratégie de persuasion, en vue de sensibiliser les parents et les amis pour qu’ils amassent la rançon le plus vite possible. C’est comme du déjà-vu.

« Au moment où j’écris ces mots, j’ai un ami aux mains des ravisseurs en train d’être torturé et on vient d’annoncer un enlèvement collectif, constitué par les passagers d’un autobus venant de la République dominicaine. La vidéo que ces criminels ont fait circuler de mon ami s’inspirerait des films d’horreur. »

Êtes-vous encore capable d’empathie en Haïti ?

Il semblerait que toute tentative de prendre du recul pour mieux jauger la situation, et recentrer son humanité, ne devienne qu’une stratégie d’adaptation. Dans le chaos actuel, le mot d’ordre serait de faire en sorte qu’on vit, qu’on vaque à ses activités professionnelles et pastorales, comme si tout allait bien. On sort, mais non pas avec la certitude qu’on va retourner chez soi. Pour vivre en Haïti, surtout dans la zone métropolitaine, il faut être imprudemment prudent. Personne ne se leurre, quand on sort on doit s’attendre à tout, et ceci dans tous les quartiers et à n’importe quelle heure. Personne n’est exempté.

J’ai pris souvent du temps à écouter les jeunes avec qui je travaille, mes collègues, les membres de ma communauté et certains de nos invités. Ils se rejoignent sur le fait que le chaos appelle à nos sens pratiques si on veut éviter d’être victime ou abusé. Ils conseillent des choses aussi simples que les comportements qu’il faut avoir et les mots qu’il faut utiliser quand on se fait épingler par un policier de la circulation, la façon dont il faut s’y prendre pour convaincre ou même soudoyer le policier sans donner l’impression qu’on le corrompt, la méfiance qu’il faut afficher quand on est dans la rue parce que des hommes à cravate – comme des mendiants de rue – peuvent être des antennes au service des ravisseurs, quand ils ne sont pas eux-mêmes de ces ravisseurs. Par ailleurs, les nouvelles des assassinats collectifs, des personnes torturées à défaut de paiement de la rançon sont commentées comme si c’était un film d’Hollywood. La crise est plus profonde qu’elle en a l’air, elle n’affecte pas seulement notre travail, notre mobilité, elle ne se contente pas d’appauvrir et d’affamer une grande partie de la population, elle est en train de geler notre capacité humaine d’empathie et notre sens de solidarité.

« Je constate avec tristesse comment il est facile de mobiliser des milliards de dollars, et ceci dans un clin d’œil, pour financer le massacre des milliers d’êtres humains et détruire tout un pays au nom des intérêts purement géopolitiques et économiques et combien il est difficile de mobiliser des ressources indispensables pour construire le moindre signe d’espoir, et ceci pendant des décennies, dans un petit pays comme Haïti. »

Quand la crise est intériorisée, quand le cynisme s’installe, la souffrance devient ineffable.

En tant qu’Haïtien, citoyen et chrétien engagé, la souffrance que cause la gangstérisation de mon pays est si profonde qu’elle est inexprimable. En Haïti, le concept d’État est dénoué de tout son sens. On parle d’État fort ou faible, quand ses institutions sont fortes ou faibles ; mais de quoi parle-t-on, quand les institutions sont inexistantes ou détruites ? En effet, il n’y a pas de président de la République, pas de juges (ceux qui sont là sont des vendeurs de justice), pas de législateurs (le mandat des dix derniers est arrivé à terme), pas de maires, pas de conseils communaux. Haïti est livré à des groupes de gangsters formés et financés par des politiciens et des personnes de la classe commerçante et importatrice. Le gouvernement auto-proclamé reste dépendant de leur volonté. Et la corruption et la violence gangrènent tous les tissus sociaux. La descente en enfer des milliers de familles, l’appauvrissement de la classe moyenne, l’exode massif de la jeunesse lettrée rendent encore plus insupportable le vivre ensemble en Haïti.

« [La famille ignatienne peut aider Haïti] par une complicité positive : tout en sachant qu’Haïti a été le champ de tous les essais de programmes de développement, la famille ignatienne peut enfin aider, à travers ses réseaux multiples et les espaces de prises de parole où elle est invitée, à faire passer la cause haïtienne à partir d’une perspective qui prenne en compte les vraies réalités haïtiennes, sans oublier les mépris et les dénis historiques dont le pays a été victime et sans préjuger la responsabilité haïtienne. »

Par ailleurs, je constate avec tristesse comment il est facile de mobiliser des milliards de dollars, et ceci dans un clin d’œil, pour financer le massacre des milliers d’êtres humains et détruire tout un pays au nom des intérêts purement géopolitiques et économiques et combien il est difficile de mobiliser des ressources indispensables pour construire le moindre signe d’espoir, et ceci pendant des décennies, dans un petit pays comme Haïti. Ce petit pays, de quelque 27 000 km2, situé au cœur de l’Amérique, est victime d’un cynisme systémique. Depuis 2010, nous assistons à des scènes vraiment émouvantes où des représentants des grands de ce monde défilent derrière les caméras et microphones pour exprimer leur mea culpa dans le malheur haïtien. Il y a quelques mois L’Organisation des États américains (OEA) reconnaît publiquement que les gangs se sont formés et consolidés pendant que les pays amis étaient aux commandes en Haïti. Il est dit qu’on ne veut pas commettre les mêmes erreurs du passé, mais on continue à financer et renforcer le pouvoir d’un gouvernement de facto qui est monté avec l’appui des gangs et on ne fait rien pour que l’aide directe à la société civile arrive à destination. D’ailleurs elle est presque toujours utilisée pour financer les petits groupes militants supporteurs du chaos, dont des gangs.

Comment la famille ignatienne peut-elle aider la cause haïtienne et la Compagnie en Haïti?

Premièrement par la prière. Que cette grande famille continue à prier pour Haïti en général et pour la persévérance des jésuites et collaborateurs qui y travaillent. Je rends grâce à Dieu chaque fois je vois les jeunes jésuites et autres bravant le danger pour aller s’approvisionner dans des marchés qui se situent dans des zones de non-droit, ou pour aller à l’école. Le risque est grand, ils le prennent arguant qu’on ne peut pas se laisser faire, qu’il faut composer avec cette situation. Il faut prier pour les jésuites haïtiens en formation qui sont aux études dans les pays plus sécurisés et qui doivent rentrer un jour ou l’autre. La tentation de vouloir y rester est et sera grande et légitime. Il faut prier pour eux, pour qu’ils saisissent et comprennent la grande mission qui les attend et le fait qu’Haïti a grand besoin d’eux dans un moment où la fuite des Haïtiennes et Haïtiens formés et instruits ne fait que s’accentuer.

Deuxièmement par une complicité positive : tout en sachant qu’Haïti a été le champ de tous les essais de programmes de développement, la famille ignatienne peut enfin aider, à travers ses réseaux multiples et les espaces de prises de parole où elle est invitée, à faire passer la cause haïtienne à partir d’une perspective qui prenne en compte les vraies réalités haïtiennes, sans oublier les mépris et les dénis historiques dont le pays a été victime et sans préjuger la responsabilité haïtienne. De façon plus concrète, cette famille peut faire d’Haïti une de ses priorités pendant les dix prochaines années ; elle mettrait sur pied un observatoire de l’aide de la coopération internationale en Haïti. Celui-ci aura pour tâche de demander des comptes sur les aides envoyés en Haïti, en vérifiant si l’aide annoncée et donnée est arrivée à destination et si elle touche les vrais besoins en Haïti. En outre, sans vouloir remplacer la diplomatie haïtienne qui n’existe pas, la famille ignatienne peut aider à faire circuler ce qui n’est pas souvent mis en première scène : les potentialités d’Haïti. Enfin, cette complicité peut prendre la forme de partenariat entre les institutions académiques, les collèges et les centres de recherches.

Troisièmement par le financement de la formation des jésuites pour Haïti, comme on le faisait dans le temps pour la Chine et la Russie, ainsi que le financement des projets jésuites pourvoyeurs de sens et d’espoir en Haïti. La Compagnie de Jésus en Haïti doit faire face à l’exode des cadres. Si nous ne pouvons pas demander aux jeunes de rester, nous ne pouvons pas en faire un prétexte pour ne pas investir dans la formation de la jeunesse à tous les niveaux. Il y en aura qui feront l’option, comme nous jésuites, de rester au pays. Il est évident que le nationalisme haïtien est mis à l’épreuve quand il s’agit de décider si on reste dans le pays. Cependant, nous avons le devoir évangélique de continuer de croire dans la jeunesse haïtienne, qui constitue la plus grande partie de la population haïtienne. La famille ignatienne internationale peut contribuer grandement à un apostolat intégral visant la croissance humaine, spirituelle, intellectuelle et civique de cette jeunesse bouillonnante haïtienne, mais complètement déboussolée.

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